04/07/2006

Yiddishland

medium_250.2.jpgPériode estivale oblige, une trop évidente langueur s'empare du bloggueur moyen dont on sait qu'en plus de son incapacité chronique à poster régulièrement, il profitera de toutes les excuses pour poster de moins en moins ou tout du moins en faire le moins possible. De ce côté de la blogosphère et aussi étonnant que cela puisse paraître aux tous premiers fidèles de ce blog, la période estivale est l'occasion d'une recrudescence de nouveaux billets dont il me faut bien confesser que tous ne sont pas de prime nouveauté...

Je m'explique... Considérant l'équation sus-citée selon laquelle le bloggeur serait moins actif en été, j'ai décidé, de ne pas complètement céder à l'appel du soleil, et de piocher dans ma réserves de "notes inachevées". Un dénominatif derrière lequel se dissimule un fatras de notes dont j'ai entrepris l'écriture sans jamais, pour x raisons, pousser jusqu'à la publication.

Pour aujourd'hui, je vous invite à un parcours autour de la littérature Yiddish, réalisé, avec ma très humble collaboration, par mon ex-collègue de la Fnac Noisy le Grand, Elisabeth, responsable du rayon littérature étrangère.

Pour ceux que la lecture sur écran fatigue, je vous invite à télécharger la version pdf du leaflet réalisé pour l'opération.

Yiddishland

Le Yiddish, langue parlée par la communauté juive ashkénaze, est un mélange d’hébreu, d’araméen, de langues slaves, romanes et de moyen haut allemand. Elle est parlée depuis le Moyen-Âge en Europe occidentale et centrale. Dès le XIXème siècle, les juifs émigrant en Israël, en Amérique du nord ou du sud, y exportèrent leur langue, une langue vernaculaire qui a permis aux ashkénazes de lutter pour dignité et leur « reconnaissance en tant que peuple ». La littérature fut un moyen pour exprimer les aspirations d’une minorité. Les écrivains inventèrent de nouvelles formes littéraires, donnant naissance à une littérature moderne enracinée dans ses traditions mais « fascinée par l’ailleurs ».

Pour comprendre la genèse et l’histoire de la langue Yiddish

- Mots d’un peuple, peuple de mots
Miriam Weinstein
éditions Autrement

- Le Yiddish, histoire d’une langue errante
Jean Baumgarten
éditions Albin Michel

- Brasier de mots, Rachel Ertel, éd. Liana Levi
Le monde Ashkénaze raconté à travers les âges sur les chemins d'Europe, d'Amérique et d'Israel. Une réflexion sur la vie et la tentative d'anéantissement de la culture yiddish. Un livre très personnel hanté par l'absence. Rachel Ertel, grâce à ses traductions, ses essais et sa passion, contribue largement à la renaissance de la littérature yiddish en France.

Les trois précurseurs

medium_Mocher-sforim.jpegMendele Moykher Seforim (1835-1917)
La richesse polyphonique de son écriture, placée sous de multiples influences, a largement contribué à normaliser la langue yiddish. Il a décrit avec humour la vie au shtetl. Le caractère satirique de ses écrits dissimule une sensibilité aiguë tournée vers le malheur des hommes.


- Les voyages de Benjamin III, éditions Circé
Benjamin et Senderk quittent leur shteth, la pauvreté et la bêtise pour rechercher le pays du monde meilleur. Un voyage merveilleux, plein de péripéties et de déboires, au cours duquel ils évoquent les souvenirs de la vie au village. Comme un tableau de Chagall, cette fable raconte l'histoire des juifs pris dans la tourmente du XXème siècle.

medium_aleikhem.gifSholem Aleikhem (1859-1916)
Ecrivain espiègle à l’imagination débridée, ce conteur merveilleux a pratiqué l’humour juif comme personne. Considéré comme un écrivain majeur de la littérature mondiale, il lutte pour la paix par le rire.


- Le traîne savate
éditions Liana Levi

- Menahem-Mendi le rêveur, éditions Rivages
Les aventures truculentes de Menahem Mendl, narrée par la correspondance échangée par le héros et son épouse. Pierrot lunaire, optimiste incorrigible, Menahem Mendl est confronté au bon sens acide de sa femme. Burlesque, tristesse et révolte sociale font de ce livre un chef d'œuvre de tendresse et d'humour.

medium_I.L._Peretz.jpgItzhak Leibush Peretz (1852-1915)
Il adopte le yiddish en 1888 et organise en 1908 la conférence de Tchernowitz qui proclame le yiddish langue nationale juive. Son talent et son charisme font de lui le père du « romantisme bucolique ». Il est un classique de la littérature grâce à ses contes d’inspiration hassidique.


- Métamorphose d’une mélodie et autres contes et récits
éditions Albin Michel

- Le Roi des Schnorrers
Israël Zangwill
éditions Autrement

L’entre-deux guerres

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la culture yiddish s’exprime avec vitalité et foisonnement. Isaac Bashevis Singer fut le plus célèbre écrivain yiddish entre les deux guerres. Oser Warszawski connaît lui aussi la célébrité dès les années 1920.

Dans les années 1930, on compte 11 millions d’ashkénazes dans le monde et le yiddish est leur langue politique et culturelle même si l’assimilation linguistique est en marche. Les Etats-Unis et Israël devinrent des pôles de la culture yiddish. En Europe, le nazisme et le communisme menèrent une lutte implacable contre la créativité du yiddish.

Lamed Shapiro émigra en 1906 aux Etats-Unis où il mena une vie d’errance, sacrifiant sa carrière littératire. Shalom Asch, quant à lui, vécut dans la plupart des capitales occidentales. Il nous laisse une cinquantaine d’ouvrages traitant des multiples périodes de l’histoire juive et s’intéressant à toutes les classes sociales.

medium_freres_ashkenazi.2.jpg- Les frères Ashkenazi
Isaac Bashevis Singer éditions Denoël
Une fresque historique relatant cinquante ans d'histoire polonaise à la veille de la seconde guerre mondiale à travers le destin d'hommes et de femmes déchirés par un déchaînement passionnel. Foisonnant, tumultueux, un roman d'une modernité étonnante.


medium_on_ne_peut_pas_se_plaindre.2.jpg - On ne peut pas se plaindre
Oser Warszawski
éditions Liana Levi
Dans ce récit bouleversant, Oser Warszawski raconte le périple d'un écrivian juif fuyant les rafles dans les années 1942 et 1943. Ces errances autobiographiques sont relatées avec un humour dévastateur. On sait malheureusement, que le chemin se terminera à Auschwitz en 1944…

- Et ils partirent dans la guerre
David Vogel
éditions Denoël

medium_petersbourg.jpg - Petersbourg, Varsovie et Moscou
Schalom Asch
éditions Mémoire du livre
Une  trilogie romanesque épique. L'Histoire y est dépeinte avec passion. Mais ce sont les destins des juifs, anonymes, pris dans la tourmente, qui intéressent Schalom Asch. Stefan Zweig considérait que c'était grâce à Schalom Asch que le yiddish avait pris une valeur littéraire universelle.

- Une maisonnette au bord du vestibule
éditions Albin Michel

- Anthologie de la poésie yiddish
éditions Gallimard

- New Yorkaises
Lamed Shapiro

Après guerre

Environ 75% des locuteurs du yiddish périrent durant la shoah et la littérature d’après-guerre est hantée par le génocide.

medium_singer_photograph.jpg Ainsi l’extraordinaire œuvre d’Isaac Bashevis Singer est marquée par ce désastre, qu’il évoque la Pologne ou la vie des rescapés installés à New-York . En 1978, il reçoit le Prix Nobel. On découvre alors une littérature d’une richesse insoupçonnée, longtemps méprisée.



- Le petit monde de la rue Krochmalna
éditions Gallimard,  coll. Folio
Pour Isaac Bashevis Singer, la rue Krochmalna, celle de son enfance, était une mine de personnages, un vivier où puiser histoires et anecdotes. Et puisque "les fantômes aiment le yiddish", il les met en scène dans ces quelques fables.

- Le certificat
éditions Gallimard, coll. Folio

- La corne du Bélier
éditions Stock

- Ennemie une histoire d’amour
éditions Stock

d’Agata Tuszynska :

medium_singer.jpg - Singer, paysages de la mémoire, éd. Noir sur Blanc
Agata Tuszynska, elle-même à la recherche de ses origines, eut pour guide, dans le monde des juifs polonais, I.B. Singer. Un récit en pointillé, de rencontres, de voyages, de recherches pour évoquer ce grand écrivain. Surtout ne ratez pas la cuisine littéraire de Singer !


Les contemporains

Aujourd’hui, le yiddish est considéré comme un patrimoine vivant que l’on doit étudier et transmettre. S’il n’a plus le rôle politique, économique, social et culturel qui était le sien jadis, il connaît un renouveau culturel et un dynamisme qui contredisent les prédictions pessimistes qui en faisaient une langue morte.

medium_shalev.jpg- Que la terre se souvienne
Meïr Shalev
éditions Hachette, coll.  le Livre de Poche
Meir Shalev fait partie des auteurs pour qui la quête des origines est importante. Il relate avec lyrisme et humour, les péripéties de pionniers russes installés en galilée au début du XXème siècle. Une saga foisonnante débordant d'émotions.

- Notre yiddish
Michéa Jacobi
éditions Climats

medium_joies_yiddish.jpg - Les joies du yiddish
Léo Rosten
coll. le Livre de Poche
Très vite, le yiddish a inventé des proverbes, des blagues exprimant un sens de la dérision, une gouaille subtile et drolatique, bref, une manière d'être, un sens de l'humour inégalé. Drôle, émouvant, jubilatoire, "Une mitzva : une joie !"

- Contes sages du ghetto

medium_contes.jpg - Contes du yiddishland
Ben Zimet
éditions du Seuil
Depuis de nombreuses années, Ben Zimet fait revivre le yiddish grâce aux contes et aux chansons. Il donne une voix à ses glorieux ancêtres avec humour et tendresse.



- Quoi de neuf sur la guerre
Robert Bober
éditions Gallimard, coll. Folio

- W ou le souvenir d’enfance
Georges Perec
éditions Gallimard, coll. Folio

Bonne lecture :)

23/06/2006

L'Age d'Homme

medium_EBDk4a.jpgJe viens d'avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J'ai des cheveux châtains coupés court afin d'éviter qu'ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont: une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise (...); un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes (...). Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé; mon teint est coloré; j'ai honte d'une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d'assez faible ou d'assez fuyant dans mon caractère. Ma tête est plutôt grosse pour mon corps; j'ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant; j'ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté; ma poitrine n'est pas très large et je n'ai guère de muscles. J'aime à me vêtir avec le maximum d'élégance; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d'ordinaire profondément inélégant; j'ai horreur de me voir à l'improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante

Michel Leiris, incipit de L'Age d'Homme (1939).

05/06/2006

L'édition sans éditeurs

Cet article a paru dans les pages du journal Le Monde en 1998. Il a notamment inspiré l'ouvrage éponyme d'André Schiffrin.

Les oeuvres littéraires les plus novatrices ne sauraient évidemment répondre aux critères de valeur en vigueur au moment où elles voient le jour. Aussi, rares sont les premiers lecteurs qui se sentent en affinité avec elles. Dans l'édition, l'opinion des membres du comité de lecture appelés à formuler un jugement sur le manuscrit sera, au mieux : « C'est très bien, mais ça ne se vendra pas. »

Un éditeur passionné, qui engage ses propres finances, pourra malgré tout opter pour la publication, mais ses collaborateurs hésiteront à hypothéquer leur situation future par un conseil qui entraînerait un échec commercial : plus il existera de paliers intermédiaires entre ces premiers lecteurs et le décideur et moins la maison prendra de risques. Il reste assurément une chance lorsque le patron est un héritier fidèle au souvenir du fondateur, mais cette chance s'évanouit quand, à la suite d'une restructuration financière, le nouveau dirigeant est surtout motivé par la recherche - bien légitime - du profit et d'une bonne image en Bourse.

Pour les auteurs hors norme qui seront malgré tout publiés après avoir forcé ces barrages, la mise en place automatique en librairie des exemplaires de leur livre (ce que les professionnels nomment l'« office ») repose sur un pacte de confiance - le libraire accepte de payer d'avance et de présenter au public un ouvrage dont l'éditeur lui assure qu'il en vaut la peine, tandis que l'éditeur s'engage à reprendre et à rembourser les volumes que le libraire n'aura pas vendus. L'office est le seul moyen d'introduire régulièrement dans le circuit commercial classique des livres qui n'y ont en principe pas leur place.

Il y a cinquante ans, le réseau de la librairie était constitué par de multiples entreprises indépendantes et de taille qu'on dirait aujourd'hui moyenne. Elles disposaient pratiquement du monopole du commerce des livres, en l'absence de toute concurrence sérieuse :
- les grandes surfaces (on parlait alors de grands magasins) ne présentaient pas de rayons de librairie dignes de ce nom ;
- les clubs de livres étaient alors embryonnaires ;
- les bibliothèques publiques n'offraient qu'un assortiment médiocre ;
- les établissements d'enseignement ne pratiquaient pas la photocopie ;
- sans télévision ni clubs de vacances, les Français, notamment les provinciaux, avaient tout loisir de consacrer de longues heures à la lecture.

Comme, d'un autre côté, le prix des livres n'était pas déprécié après le premier tirage par des rééditions en collection de poche et que la production des éditeurs restait modérée, les libraires pouvaient se permettre de faire de leur boutique un lieu convivial de rencontre et de conversation. Dans ce climat paisible, ils acceptaient volontiers tous les exemplaires que les éditeurs leur adressaient en office et conservaient parfois les invendus pendant des années.
Depuis lors, la situation a radicalement changé. Les éditeurs, qui jusqu'alors contrôlaient sans peine le marché, ont vu surgir au cours de ce demi-siècle de nouveaux partenaires qui se sont révélés à l'usage de moins en moins accommodants :

-les grandes surfaces proposent presque toutes aujourd'hui des livres en libre-service. La Fnac, à elle seule, avec ses cinquante succursales, atteint un chiffre d'affaires « livre » de plus de 2 milliards de francs, supérieur à celui de n'importe quel éditeur indépendant ;
- le plus important des clubs de livres, France Loisirs, riche de ses quatre millions d'adhérents, réalise un chiffre d'affaires du même ordre que la Fnac en vendant des ouvrages dont la valeur commerciale a été testée par une première carrière en librairie ;
- les bibliothèques municipales, si leurs acquisitions annuelles ne représentent qu'à peine 2 % des livres (hors scolaires) achetés aux éditeurs, ont prêté, en 1996, 145 millions de volumes, libres de tous droits d'auteur, chiffre à comparer aux 261 millions d'exemplaires, hors scolaires, vendus dans l'ensemble des canaux du livre.

En dehors du circuit commercial,

- les photocopieuses reproduisent annuellement plusieurs centaines de millions de feuillets relevant de la propriété littéraire sans que soient, là non plus, acquittés les droits d'auteur correspondants ;
- la télévision, la panoplie de l'audiovisuel et les autres formes de loisirs accaparent désormais une part importante du temps et du budget des ménages ;
- les nouvelles générations de jeunes acheteurs acquièrent essentiellement des ouvrages édités, et surtout réédités, dans des collections à bas prix dont l'économie, à l'instar de celle des clubs, est fondée sur l'exploitation rationnelle des valeurs acquises en amont.

Pour pallier la baisse des ventes des nouveautés, les éditeurs ont considérablement accru le nombre de titres qu'ils publient ; il a augmenté de 25 % au cours des deux dernières années. Les libraires indépendants, dont les charges s'en trouvent alourdies (davantage de produits avec moins de marge sur chacun d'eux) sans que leur surface de vente puisse s'étendre, supportent de plus en plus mal le poids des offices et retournent de plus en plus rapidement à l'éditeur leurs invendus. Plus le nombre de nouveautés s'accroît, plus se réduit la durée de vie de chacune d'elles.

D'une façon générale, avec un chiffre d'affaires global qui régresse malgré l'augmentation constante de la production, les résultats se détériorent, avec les conséquences suivantes :

- les librairies, qui n'ont résisté depuis 1981 à la concurrence des chaînes à produits multiples qu'en raison de la loi Lang sur le prix unique, renoncent le plus souvent à conserver en magasin les ouvrages de fond dont la rotation est faible et pressent toujours davantage les éditeurs de réduire leurs offices, au risque de rendre un jour cette pratique obsolète ;
- les éditeurs sont de moins en moins en mesure de poursuivre leur investissement sur tel ou tel auteur qui, à l'instar de bien des grands noms du passé, accuse des résultats toujours déficitaires après la parution de trois, quatre, dix livres successifs ;
- la presse écrite, qui consacre encore une large place aux nouveautés, risque de devoir bientôt partager le produit du budget de publicité des éditeurs avec la télévision, ce qui entraînera probablement une réduction du nombre de ses pages consacrées au livre ;
- enfin, le public maintient sa pression en faveur des collections à bas prix et de la lecture gratuite. Tous ces facteurs accentuent la concentration dans l'édition, la distribution et la librairie au profit des groupes financiers les plus puissants. La plupart des maisons d'édition encore indépendantes, en particulier les entreprises familiales, frappées à chaque changement de génération par de lourds droits de succession, verront au cours des prochaines années la majorité de leur capital changer de mains.
Déjà, deux groupes financiers, Hachette et Vivendi, qui dépendent l'un et l'autre d'une direction étrangère au domaine du livre, représentent ensemble beaucoup plus de la moitié du chiffre de l'édition française. Quant aux petits éditeurs proches de l'artisanat, les plus performants d'entre eux resteront nécessairement sous la coupe des maisons de distribution qui appartiendront à legs gigantesques confrères.

A terme, une telle transformation du paysage de l'édition tend inévitablement à priver de toute chance d'être lues, et par conséquent d'être publiées, les nouveautés d'exception qui ne répondent pas aux critères de valeur en vigueur au moment où elles voient le jour.

Mais qui remarque l'absence d'un auteur inconnu ?

Jérôme Lindon, PDG des Editions de Minuit depuis 1948, est décédé le 9 avril 2001. Il était notamment à l'origine de la loi sur le prix unique du livre.

16/04/2006

Lettre à un jeune écrivain

Auteure de La Guerre, l'Amérique chez Buchet Chastel (Goncourt du premier roman 2003), et de La conquête de l'Est au Mercure de France, Claire Delannoy dédie son nouvel ouvrage à ce jeune écrivain inconnu qu'elle croise au détour des nombreux manuscrits que son activité d'éditrice chez Albin Michel draîne sur son bureau depuis maintenant 25 ans. Témoignant de sa propre expérience, ou empruntant les bons mots d'auteurs confirmés, Claire Delannoy évoque son métier, la nécessité d'écrire, et propose sept règles d'or censées garantir, non pas le succès sans quoi "le roman aurait perdu tout mystère et l'édition ne serait qu'une entreprise commerciale à rentabilité assurée", mais une certaine qualité d'écriture et de narration, adaptée au "lecteur contemporain, plus fragile, démuni et impatient." Cette Lettre à un jeune écrivain n'est pas un manuel, encore moins une recette miracle, mais un simple compte rendu d'expérience. La partie "édition" a bien évidemment plus retenu mon attention que le reste encore qu'il est intéressant d'avoir le double point de vue d'un écrivain/éditeur au fait des impératifs de l'éditeur et des questions de l'écrivain. Rien de révolutionnaire donc, mais une lecture instructive pour qui s'intéresse au petit monde des livres.

15/07/2005

Le discours du grand sommeil - Jean Cocteau

J'ai une grande nouvelle triste à t'annoncer : je suis mort. Je peux te parler ce matin, parce que tu somnoles, que tu es malade, que tu as la fièvre. Chez nous, la vitesse est beaucoup plus importante que chez vous. Je ne parle pas de la vitesse qui se déplace d'un point à un autre, mais de la vitesse qui ne bouge pas, de la vitesse elle- même. Une hélice est encore visible, elle miroite ; si on y met la main, elle coupe. Nous, on ne nous voit pas, on peut nous traverser sans se faire de mal. Notre vitesse est si forte qu'elle nous situe à un point de silence et de monotonie. Je te rencontre parce que je n'ai pas toute ma vitesse et que la fièvre donne une vitesse immobile rare chez les vivants. Je te parle, je te touche. C'est bon le relief ! Je garde encore un souvenir de mon relief. J'étais une eau qui avait la forme d'une bouteille et qui jugeait tout d'après cette forme. Chacun de nous est une bouteille qui imprime une forme différente à la même eau. Maintenant, retourné au lac, je collabore à sa transparence. Je suis Nous. Vous êtes Je. Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d'un sou, les quatre image d'un jeu de cubes. Un même ruban de clichés déroule nos actes. Mais vous, un mur coupe le rayon et vous délivre. On vous voit bouger dans vos paysages. Notre rayon à nous traverse les murs. Rien ne l'arrête. Nous vivons épanouis dans le vide.

22/05/2005

De moment en moment

Extrait du recueil En trente-trois morceaux et autres poèmes de René Char dans la collection poésie Gallimard :

Le carnet d'Hypnos fut enfoui en juillet 1944, lors de mon départ pour Alger, dans le mur intérieur d'une maison à demi démolie de Céreste. Je le retrouvai à mon retour , et en détruisis, pour des raisons personnelles, la plupart des pages. Un feuillet fut conservé comme témoin.
L'ouvrage parut en 1946 dans la collection Espoir, dirigée chez Gallimard par Albert Camus. A notre amitié est attaché le poème "De moment en moment", choisi par Camus alors que, parcourant le Vaucluse tous deux, il me demanda d'ouvrir avec ce poème La Postérité du soleil, livre illustré de photographies de Henriette Grindat, mais qui ne devait paraître qu'après la mort de Camus.

Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t'il pour nous solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l'horizon de ces pierres dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu'ici car là où nous étions ce n'était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus, il a fallu partir... Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduits à un pays qui n'avait que son souffle pour escalader l'avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté.

René Char, 1949.

20/05/2005

Proust pour un retour

Ouh là, mais c'est que c'est poussiéreux dans le coin ma petite dame, faudrait ptêt voir à épousseter les pattes d'araignées entre deux moutons allergiques tellement ca fourmille d'acariens. Voilà bien longtemps que je n'ai pas posté par ici, la faute à pas le temps, comme souvent dans les blogs, et d'autres petites choses, but... I'm back, et c'est finalement tout ce qui importe non ? Pour mon retour, il fallait me faire parrainer par un mec qui en avait ds le slip, encore que, plutôt dans la plume, je me suis dit Proust, c'est pas mal. En fait, le questionnaire de Proust, tout le monde en parle sans jamais l'avoir lu, je vous livre donc la version complète avec en prime les réponses de l'intéressé. Si je me sens courageux, je répondrai aussi, mais c'est pas gagné.... Encore que, le week end arrive, et s'il fait pas trop beau, je remettrai de l'ordre ds ce blog.

- Le principal trait de mon caractère.
Le besoin d'être aimé et, pour préciser, le besoin d'être caressé et gâté bien plus que le besoin d'être admiré.

- La qualité que je désire chez un homme.
Des charmes féminins.

- La qualité que je désire chez une femme.
Des vertus d'homme et la franchise dans la camaraderie.

- Ce que j'apprécie le plus chez mes amis.
D'être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.

- Mon principal défaut.
Ne pas savoir, ne pas pouvoir "vouloir".

- Mon occupation préférée.
Aimer.

- Mon rêve de bonheur.
J'ai peur qu'il ne soit pas assez élevé, je n'ose pas le dire, j'ai peur de le détruire en le disant.

- Quel serait mon plus grand malheur.
Ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.
- Ce que je voudrais être.
Moi, comme les gens que j'admire me voudraient.

Le pays où je désirerais vivre.
Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.

- La couleur que je préfère.
La beauté n'est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.

- La fleur que j'aime.
La sienne- et après, toutes.

- L'oiseau que je préfère.
L'hirondelle.

- Mes auteurs favoris en prose.
Aujourd'hui Anatole France et Pierre Loti.

- Mes poètes préférés.
Baudelaire et Alfred de Vigny.

- Mes héros dans la fiction.
Hamlet.

- Mes héroïnes favorites dans la fiction.
Bérénice.

- Mes compositeurs préférés.
Beethoven, Wagner, Schumann.

- Mes peintres favoris.
Léonard de Vinci, Rembrandt.

- Mes héros dans la vie réelle.
M. Darlu, M. Boutroux.

- Mes héroïnes dans l'histoire.
Cléopâtre.

- Mes noms favoris.
Je n'en ai qu'un à la fois.

- Ce que je déteste par-dessus tout.
Ce qu'il y a de mal en moi.

- Caractères historiques que je méprise le plus.
Je ne suis pas assez instruit.

- Le fait militaire que j'admire le plus.
Mon volontariat !

- La réforme que j'estime le plus.

- Le don de la nature que je voudrais avoir.
La volonté, et des séductions.

- Comment j'aimerais mourir.
Meilleur - et aimé.

- État présent de mon esprit.
L'ennui d'avoir pensé à moi pour répondre à toutes ces questions.

- Fautes qui m'inspirent le plus d'indulgence.
Celles que je comprends.

- Ma devise.
J'aurais trop peur qu'elle ne me porte malheur.

Voilà, le temps de me "désimpregner" des réponses du maitre, et hop, je me lance. Bon ce sera pas le même standing, mais j'aspire pas au prix Goncourt, ni à laisser derrière moi une oeuvre de plusieurs milliers de pages, donc vous serez indulgents, hein, promis ?

19/02/2005

Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l'amour infini me montera dans l'âme ;
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux- comme avec une femme.


Arthur Rimbaud